samedi 6 mars 2010

je suis prisonnier


"Ah, enfin, la lumière s'allume ! C'est la fin de la nuit. C'est le début de la journée. Le local s'éclaire tout entier. C'est un lieu vaste, haut de plafond, mais moi, je ne peux pas en profiter. Moi, je me tortille dans ma cage de verre et d'acier. Moi, je suis prisonnier.
Jusqu'à maintenant, c'était un état qui m'était étranger. Je ne savais même pas que cela existait. Ce n'est pas ma faute. J'ai toujours vécu en liberté. J'ai toujours passé ma vie à jouer et à voyager et à manger.
Je les vois, mes geôliers, qui arrivent en petit comité. Ils viennent toujours en petit comité. Ils s'affairent à quelques tâches inconnues, appuient sur des boutons, étudient des graphiques, s'échangent entre eux des paroles, et ce, sans me jeter le moindre coup d'œil. Ils ne me voient plus tant ils ont l'habitude de me voir. Puis l'un après l'autre, ils s'en vont, et, à la fin, il ne reste plus qu'une seule personne pour me surveiller. Me surveiller jusqu'au retour d'un autre comité. A nouveau, ils causeront de tout, de rien et tripoteront des relevés. Combien de temps cela va durer ?
J'en ai assez, je n'en peux plus, je sens la déprime se substituer à mes espoirs. C'est mauvais signe... Quand je suis malheureux, j'ai tendance à ne plus manger, à ne plus bouger, et je me laisse mourir... Je ne suis pas fait pour la captivité. Il faut donc que je m'en sorte, rapidement, avant que je ne sombre complètement dans la mélancolie et me suicide à long terme. Mais que faire. Que faire ?
Je n'ai rien fait pour mériter cela. Des courroies m'empêchent de faire quoi que ce soit. C'est comme des chaînes, mais il n'y a pas que cela : j'ai des capteurs fixés tout le long de mon corps, des aiguilles plantées dans mes veines, et un masque respiratoire étroitement sanglé autour de ma tête qui, relié à un tuyau, m'envoie régulièrement de l'air. C'est comme des chaînes, mais il n'y a pas que cela : des fils me raccordent à leurs instruments de travail ; je suis un sujet d'observation. Ils ne m'étudient pas, n'expérimentent rien. Ils ne font que me tenir sous bonne garde. Quand cela leur chante, ils me donnent une caresse sur le dos ou sur le flanc. Certaines fois, j'apprécie ; d'autres fois, je me rebelle, mais ils n'aiment pas que je me rebelle, ils ne le comprennent pas. Un jour, j'ai mordu la main de l'un d'entre eux. Ils se sont vengés en me faisant mal, très mal… Je crois que c'était de l'électricité. Cela a duré une journée. Puis ils m'ont laissé. Pure vengeance, pures représailles, leur façon de me rappeler au calme… Je ne sais pas ce qu'ils veulent de moi.
D'habitude, ils nous chassent, moi et les miens. Ils nous chassent comme des parasites malfaisants, nous rendant responsables de tous les maux les concernant. Parfois ils nous capturent enfants pour nous élever et faire de nous les vedettes de spectacles affligeants. Ils m'ont attrapé alors que je ne faisais rien d'autre que nager près du bord. Ils m'ont attrapé et ficelé, mais j'ai lutté, j'ai lutté, et j'ai réussi à leur échapper. Mais ils n'ont pas abandonné, ils m'ont traqué comme un animal. Jusqu'à me retrouver. Ils m'ont arrêté avec un fusil et une flèche. Parce que, selon eux, j'étais devenu depuis quelqu'un de dangereux. Mais je n'ai jamais été dangereux. Je n'ai jamais fait de mal personne. Au contraire, je suis toujours allé vers les autres. J'ai même sauvé la vie d'un naufragé. Si je n'avais pas été là pour l'aider à monter sur un morceau d'épave, il aurait péri noyé. Maintenant je paie un prix que je ne parviens pas à cerner. Je ne suis plus rien. Finis le jeu et la liberté, la vanité d'être la plus intelligente créature de cette planète.
Mon univers, c'est ma cellule, et je le regrette.
Et j'attends. En surnageant.
Je ne fais que ça, d'attendre.
Et j'ai faim.
Je les observe derrière les parois de verre qui me séparent d'eux. Je les observe et je comprends ce qu'ils se disent. Cela fait longtemps que moi et mes semblables nous comprenons leur langage. Nous l'avons assez entendu, nous l'avons assez écouté. Ce sont eux qui ne comprennent pas le nôtre. Je les observe et je comprends ce qu'ils se disent. Il me suffit de lire les sons qui se forment sur leurs lèvres. Ils ne savent pas cela. Et ils ne le sauront pas. Que croient-ils, ces monstres ? Que nous sommes primitifs ? Pourtant, d'après les mots qui remuent leurs bouches, ils nous reconnaissent une certaine forme d'intelligence, qu'il compare à d'autres formes d'intelligence.
Ils ont l'air ennuyé, comme s'ils avaient quelque chose à se reprocher. Et ils se méfient. Ils se méfient de moi et d'eux-mêmes, je crois… Ils ne veulent pas s'attendrir sur mon cas. Ils ont peur de commettre des erreurs.
Les idiots. Ils n'ont toujours pas compris que leur race est prédisposée à commettre des erreurs. Et ils en commettront une, un jour ou l'autre, c'est forcé. Et ce jour-là, je n'aurais qu'à en profiter pour m'enfuir. Je suis entêté. Il me suffit d'attendre et de guetter.
Je suis heureux, l'espoir me revient…

* * *

« Qu'en dites-vous ? Je conçois que ce serait faire entorse à nos propres règles, mais...
- La question n'est pas là, cher ami, et vous le savez. Le virus marin qui a décimé ses semblables n'a toujours pas été identifié. Tant que nous ne saurons rien de lui…
- C'est qu'il dépérit à vue d'œil, madame. Un peu d'espace vital revigorerait ses muscles et son mental. C'est ça où il meurt. Que décidons-nous ? »
La jeune femme eut un soupir de capitulation.
« Bon, je veux une surveillance rapprochée. Le bassin est trop près de l'océan. Dites-vous qu'en cas de problème, je ne vous raterai pas ! Vous endosserez l'entière responsabilité.
- Certainement, professeur, sourit le vieux scientifique, disposant de suite. Je n'en attendais pas moins... »
Alors qu'il s'éloignait d'un pas décidé, elle posa un regard affectueux sur l'animal qui remuait mollement dans l'eau tiède de son trop petit aquarium.
« C'est l'unique survivant de son espèce ! dit-elle à voix haute, mais l'autre ne l'entendait probablement plus. Le dernier spécimen de Tursiop Truncatus sur Terre. Il faut le protéger, je ne veux pas qu'il s'échappe ! »
L'air tranquille malgré tous ces branchements qui le reliaient aux machines, l'air tranquille et le luis de la malice dans ses gros yeux, le grand dauphin prisonnier semblait la considérer avec calcul..."

-Je suis prisonnier est une nouvelle de David Garay- elle a été publiée sur le site 1000 nouvelles

1 commentaire:

  1. Palpitant ! ça fait flipper (je ne parle pas du dauphin du même nom, mais de l'angoisse).

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